Antoine Guilmain est étudiant dans le cadre du cours DRT6903.

Alors que le marché de l’interconnexion se caractérise aujourd’hui par une forte opacité et une véritable culture du secret, la plainte du groupe Cogent contre Orange devant l’Autorité de la concurrence française pourrait bien bousculer le monde des opérateurs Internet. Certains, telle la députée Laure de la Rosière, y voit déjà une manière « d’y voir plus clair sur le marché de l’interconnexion, voire d’alimenter une loi sur la neutralité du net » . Explications.

En janvier 2010, des sites comme MegaUpload et MegaVideo suggéraient explicitement aux abonnés du groupe français Orange d’ « envisager de changer de fournisseur d’accès Internet (FAI) » pour disposer de meilleurs services de streaming et de téléchargement.

Bien loin de la seule intention d’offrir aux consommateurs un meilleur service, ces messages incitatifs constituaient en fait une attaque indirecte du groupe américain Cogent contre Orange.

En effet, tout comme son homologue français, Cogent est un fournisseur de bandes passantes, c.-à-d. qu’il permet au trafic Web d’être transporté d’un point A à un point B. Selon AS Rank , avec environ un milliard d’internautes desservis, Cogent serait le huitième plus important opérateur de transit IP au monde. Ses clients sont essentiellement des prestataires de services/fournisseurs de contenus, dont les sites MegaUpload (téléchargement) et MegaVideo (streaming), mais également des FAI dont … ô surprise … Orange.

L’accord entre Cogent et Orange se voulait être à l’origine gagnant-gagnant : il est courant en effet pour un FAI, qui doit permettre à ses abonnés d’accéder à n’importe quel site et d’être connectés à tous les réseaux, de privilégier des accords portant sur les échanges de données (peering) plutôt que l’achat pur et simple de « transit » (bande passante dans les tuyaux), solution plus coûteuse . C’est ce qu’avait fait Orange, qui avait préféré échanger gratuitement son trafic avec celui de Cogent.

Or, le trafic entre les deux réseaux s’est très vite vu fortement déséquilibré : tandis que les clients d’Orange sont essentiellement des particuliers, consommateurs de contenus, ceux de Cogent sont plutôt de gros émetteurs de trafic (à l’image de MegaUpload qui serait, d’après un comparatif du site spécialisé TorrentFreak, le deuxième service de téléchargement direct le plus utilisé au monde).

Ainsi, en janvier dernier, Pierre Louette, directeur exécutif chez Orange, expliquait ainsi : « Le rapport entre le trafic que nous leur envoyons et celui qu’il nous envoie est plutôt de 1 à 4, voire 1 à 8, et ce rapport continue de s’accroître ».

Face à cette asymétrie de trafic, Orange a décidé, en guise de représailles, de transporter plus lentement le trafic émanant de Cogent, et notamment ceux de ses clients MegaUpload et MegaVideo. C’est la raison pour laquelle ces sites de streaming et de téléchargement semblent « ramer » depuis plusieurs mois pour les abonnés d’Orange, qui deviennent de fait les victimes par ricochet de cette tactique.

Les deux opérateurs semblaient avoir trouvé un compromis en janvier dernier : menacés d’un procès en diffamation, MegaUpload et MegaVideo avaient en effet accepté de retirer les messages incriminés, alors que, pour ses abonnés, Orange avait légèrement augmenté le débit.

Mais le groupe Cogent a opéré un revirement de position le lundi 29 août 2011. Lors d’un interview, Dave Schaeffer, PDG de Cogent, a ainsi confirmé avoir « formulé une plainte formelle auprès de l’Autorité française de la concurrence » pour abus de position dominante et « entamé des discussions avec la Commission de la concurrence de Bruxelles ».

Au-delà de la procédure qui s’engage entre les deux groupes, cette plainte présente un double intérêt : d’une part, c’est une des rares fois où un conflit entre deux acteurs télécoms devient ouvert et public ; d’autre part, elle offre une occasion inespérée aux associations de consommateurs, telle UFC-Que Choisir, et à la députée française Laure de la Raudière, chargée de rapporter la mission d’information sur la neutralité des réseaux et d’Internet, de se faire entendre.

Qui sait, cette affaire pourrait permettre d’évoluer vers une meilleure transparence du marché de l’interconnexion ? Il y aura peut-être un avant et un après…