Luigi Vincent est étudiant dans le cadre du cours DRT 6929-O.

Dans un discours prononcé lors d’un colloque relatif à « Internet et libertés publiques » et datant du 19 juin 2000, Elisabeth Guigou, alors Ministre de la justice française soulignait qu’« Internet doit être un espace de liberté et de sécurité, un terrain d’expression libre (…) », mais « redouté par les uns et adulé par les autres, le réseau des réseaux présente un double visage : ce peut être à la fois un danger et un vecteur de liberté. »

C’est peut être de cette manière que nous pouvons résumer la situation actuelle en Egypte et en Tunisie. Dans ce dernier pays, et depuis le début des évènements, plusieurs centaines de blogues se sont ainsi créés, déversant une multitude d’informations en temps réel sur l’évolution de la vie politique. Après tout, il est vrai, comme le précisait Jacques Attali dans le journal Libération le 5 mai 2000, que « l’Internet représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu’il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. Parce que le pouvoir y appartient à ceux qui appartiennent (à des réseaux) et pas à ceux qui possèdent (des rentes). » Pour lui, « les nouvelles technologies sont un piège pour les riches (…) parce qu’elles créent une transparence et une proximité (…). »

En Tunisie par exemple, et comme le met en avant un article du New York Times du 14 janvier, « Tunisian bloggers have helped spread news of the protests around the country and the world using mobile phones, social networking sites and blogs. On Friday, as they followed developments in Tunisia on Twitter and Facebook, bloggers in other Arab countries cheered on the protesters and expressed hope that their nations might follow their example. » L’un des sites les plus connus se nomme Nawaat, celui-ci ajoutant chaque jour de nouvelles vidéos dans une section relative à Sidi Bouzid, ville où les premières manifestations ont débuté, marquant ainsi le début de la Révolution de Jasmin, soulèvement populaire à dimension nationale qui a provoqué la fuite du Président Zine el-Abidine Ben Ali.

Evidemment, on remarque une différence importante de ton entre les médias officiellement reconnus par le régime et les internautes. En effet, un article mis en ligne sur le site cyberpresse.ca le 13 janvier affirme en parlant du journal francophone de Tunis, Le Temps que « le quotidien a salué hier sur sa page internet le « souci constant » du président « d’être toujours à l’écoute du peuple » et le caractère « exceptionnel » des mesures qu’il a annoncées pour soulager la population de ses maux économiques. » Pour autant, de nombreuses déclarations se sont multipliées partout dans le monde pour dénoncer la censure.

L’attention se portant désormais plus particulièrement sur l’Egypte, le Financial Times, dans un article intitulé « Condemnation over Egypt’s internet shutdown » qui remonte au 13 janvier, cite Hillary Clinton qui déclare : « We urge the Egyptian authorities to allow peaceful protests and to reverse the unprecedented steps it has taken to cut off communications. »

Tous les opérateurs ont reçu des instructions pour suspendre un certain nombre de services dans des zones bien précises. Même si pour Vodafone, « Under Egyptian legislation, the authorities have the right to issue such an order and we are obliged to comply with it. », il s’ensuit néanmoins que pour cet opérateur, « the Egyptian authorities will be clarifying the situation in due course. » Dans le même article, Ban ki-Moon, secrétaire général des Nations Unies prend position sur le sujet délicat de la liberté d’expression : « I believed that one of the ground principles of democracy should be to protect the freedom of speech of people. »

La question de savoir si l’accès à Internet doit être considéré comme un droit fondamental peut être débattu, ceci dit, selon David Drummond, le « google’s chief legal officer » c’est évidemment le cas, constatant que « it’s very sad if it’s denied to citizens of Egypt or any country. » Les opérateurs qui se sont inclinés devant les demandes du gouvernement se font traiter de collaborateurs et plusieurs menaces de boycott pèsent sur leurs services à l’extérieur de l’Egypte. Par ailleurs, «  Internet freedom-of-speech campaigners tried to send protesters instructions for evading censorship and even arranged satellite phones to aid co-ordination. Because Landline services were still operational, enabling some activists to use dial-up internet services hosted outside Egypt. »

La censure n’est bien sûr pas un phénomène nouveau. Après tout, pour Ronald Deibert, professeur associé en science politique à l’Université de Toronto et interviewé par le New York Times, « Few governments have cut off access entirely ; Myanmar did so in 2007, as did Nepal two years earlier. But at least 40 countries filter specific Internet sites or services, as China does by prohibiting access to some foreign news sources. » En effet, « It’s almost become de rigueur during events like this — elections or political demonstrations — to tamper with the Internet ». Cependant, « the shutdown in Egypt was unprecedented in scope and scale. » Evidemment, couper Internet peut engendrer des tensions diplomatiques, avec potentiellement des pertes économiques importantes car « citizens and businesses (…) have become increasingly dependent on Internet communication and transactions, and doubtless are putting pressure on the Egyptian government to relent. »

Cette coupure s’est accompagnée très tôt par la mise en place de solutions alternatives. Certaines d’entre elles sont détaillées dans un article du journal le Monde publié le 31 janvier. Ainsi, bien que « les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) égyptiens ont été contraints de bloquer les connexions à haut débit (…) les lignes téléphoniques fixes fonctionnent toujours. Rien n’empêche donc les accès à Internet en bas débit, via un modem 56K. La connexion est faible, mais fonctionne : plusieurs FAI étrangers, dont FDN en France, ont donc mis en place un numéro de connexion pour les internautes égyptiens. » Un article du journal L’express en date du 31 janvier poursuit en expliquant que «  pour contourner la censure des réseaux mobiles, il est encore possible d’échanger des informations en WiFi, ou d’utiliser une carte SIM d’un opérateur étranger. » Google et Twitter ont même annoncé ce lundi « la mise sur pied d’un service permettant aux Égyptiens qui le désirent de microbloguer des messages vocaux sans utiliser le web, au moment où le dernier fournisseur Internet au pays est bloqué à son tour. » En clair, il est difficile de priver très longtemps une économie entière d’Internet. Pour Reporters Sans Frontières , une chose est certaine, «  le fait qu’Internet soit complètement intégré dans l’économie mondiale » est probablement la meilleure protection en soit.

En réalité, les réseaux sociaux ont clairement été l’une des armes des révolutions tunisienne et égyptienne. Selon l’historienne franco-tunisienne Leyla Dakhli, dont les propos on été rapportés par le journal La Croix et relayé par l’AFP, « Twitter et Facebook jouaient un rôle avant même le début des événements. C’était déjà un moyen de contourner la censure. Mais aujourd’hui, cela a pris une ampleur inespérée. Ils jouent un rôle fondamental. ». Pour Alban Martin, Maitre de conférence associé au CELSA Paris IV Sorbonne, ces réseaux sont « un canal très utilisé, qui donne de la visibilité, et qui créé un flux direct et organisé alors que, localement, c’est difficile de relayer les informations. » C’est « un fil d’infos avec des renvois vers des contenus photos ou vidéos. Si tout cela n’était pas canalisé par Twitter, il n’y aurait pas la possibilité de suivre les événements de façon aussi pointue. » Cela touche par ailleurs « toutes les rédactions, qu’elles aient ou non des reporters sur place. »

A l’heure actuelle, un certain nombre de professionnels comme Bill Woodcock dans le New York Times s’accordent de toute façon pour dire que la censure « is a tragedy, and it is a colossal mistake on the part of a government that has historically been way out in front in terms of the Internet. » Cela n’a même pas eu l’effet escompté, bien au contraire, car selon Mohammed el-Nawawy , professeur dans le département de communication à la Queens University of Charlotte, «  the shutdown may actually be creating more unrest. » La frustration s’est en effet à la fois démultipliée et déplacée dans la rue, sous le regard des différents gouvernements, totalement dépassés par la situation.