C’est un lieu commun, souvent véhiculé par multitudes de discours, des plus savants aux plus triviaux. Internet est vu, perçu comme un espace de non-droit où l’illégal est courant, du fait de l’impossible application des règles. C’est notamment la prétention développée dans la conférence de Michel Serres dont la référence vient de m’être transmise par Mario Asselin, blogueur bien connu, co-auteur de Pourquoi bloguer ?, et spécialiste d’enseignement et nouvelles technologies.

Mais revenons à Michel Serres car en fait ce billet a pour intérêt principal de référer à la conférence remarquable de cet auteur sur les technologies dites nouvelles, et ce, depuis la nuit des temps. Une conférence qui m’a réconcilié avec le potentiel de l’enseignement via la baladodiffusion (podcast).

Cet auteur qui depuis Hermès, le Tiers instruit, et plusieurs autres de ses ouvrages, milite pour l’éducation « batârde », l’ouverture à l’autre, a très vite perçu le potentiel des technologies récentes qui révolutionnent le monde, en profondeur, tout autant, voire plus, que les débuts de l’écriture (10 à 5 siècles avant JC.) ou de l’imprimerie (15ième siècle).

En revanche, et en toute déférence, je ne suis pas sûr de le suivre sur le non-droit engendré par la non maitrise de ces technologies. Aussi, s’il compare l’époque actuelle à la forêt du Moyen-âge, à savoir un espace de non-droit sous le contrôle des brigands ou des justiciers, c’est en exagérant la perte de contrôle de l’état qui est peut être plus en contrôle qu’il n’y paraît à l’heure actuelle.

Du moins pour être plus précis, le droit est on ne peut plus présent autour de ces nouvelles technologies du 21ième siècle, plus qu’avant même, mais parfois, son application est difficile. Plusieurs raisons peuvent être invoquées.

1) Il y a bien sûr la fameuse règle du « pas vu pas pris », comme par exemple la protection des renseignements personnels. Cette inapplication est sans doute une bonne chose ; qui voudrait d’un état policier avec un gendarme derrière chaque ordinateur ?

2) Parfois, les enjeux sont trop faibles comme par exemple dans le domaine de la consommation.

3) Souvent, il y a un manque de moyens des autorités comme par exemple dans le domaine du droit criminel où la police s’intéresse surtout aux infractions les plus graves.

4) Il peut y avoir enfin, sans être exhaustif, des différences entre le droit et les pratiques sociales comme par exemple dans le domaine du droit d’auteur.

5) Le droit en certains cas se mute quelque peu et perd son apparence habituelle de règle « dure », formelle, tels que la loi, le règlement, la jurisprudence. Il se présente plutôt sous la forme d’un droit que l’on a déjà appelé « mou » à savoir des usages, des règles communautaires créées par la communauté elle-même.

Cela reste un document à ne pas manquer. Un document à la fois instructif et délicieux.

Parmi les citations que j’ai pu relever, en voici un florilège, bien peu exhaustif :

  • « dès le moment où change le couplage support - message, c’est-à-dire le moment de l’invention de l’écriture, alors dans nos civilisations, tout change ! »
  • « Notre civilisation est la fille directe politiquement, juridiquement, pédagogiquement, (...), qu’au point de scientifique, des religions des changements technologiques. »
  • « un professeur de science qu’elle que soit cette science dans une université enseigne aujourd’hui 60 à 70% de contenu scientifique qu’il n’a pas lui même appris sur les bancs de cette université ».
  • « Les villes sont des création de l’écriture »
  • Aujourd’hui nous n’avons peut être pas conscience de la nouveauté extraordinaires des temps dans lesquels nous vivons. »
  • « c’est lorsque interviennent des révolutions concernant l’information que les civilisations basculent et se mettent en place de manière nouvelle »
  • « Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents ! »

Quand l’ouverture à la culture, à l’histoire, voire sa déification, comme cela peut se faire eu Europe, se couple à l’efficacité redoutable, tant dans la communication que dans le fait d’oser la pluridisciplinarité, comme on peut le voir plus souvent en Amérique du Nord (Michel Serres a été longtemps professeur à Stanford), l’on atteint des sommets de connaissance. Un discours follement optimiste aussi ce qui ne gâche rien. Un incontournable alliant délice et science.

Internet est un outil formidable.