Marion Fanny Paolantonacci est étudiante dans le cadre du cours DRT 6903.
Sept ans après le scandale des caricatures de Mahomet publiées dans le journal danois Jyllands-Posten, le monde arabe s’enflamme à nouveau. Depuis mardi, les bandes-annonces du film Innocence of muslims, film amateur islamophobe destiné à dénoncer les « hypocrisies » de la religion musulmane, fait le tour de la Toile et a provoqué plusieurs insurrections anti-américaines. L’une d’elles a été dirigée contre le consulat américain de Bengazhi en Libye, provoquant la mort de l’ambassadeur ainsi que de trois autres agents diplomatiques américains.
Malgré la requête de la Maison Blanche qui souhaite apaiser les tensions, Google, propriétaire de Youtube, refuse de retirer les extraits du film de la plate-forme, au nom de la liberté d’expression. Il semblerait en effet que le film, en dépit de sa médiocre qualité (costumes d’époque grossiers, jeu d’acteurs déplorable, décors artificiels, tournage bas de gamme), soit conforme au règlement de la Communauté Youtube. Ce règlement précise :
« Nous encourageons la liberté d’expression et défendons le droit de chacun à exprimer des points de vue peu populaires. Mais nous n’autorisons pas les discours incitant à la haine, qui attaquent ou rabaissent un groupe en raison de la race, l’origine ethnique, la religion […] »
D’aucuns pourront penser que la liberté d’expression a bon dos ! Devant un projet si « écÅ“urant » - nous empruntons le terme à Hillary Clinton - et face aux tensions qui régissent les relations diplomatiques actuelles entre le Proche-Orient et l’Occident, il serait judicieux que la défense d’un droit aussi fondamental que la liberté d’expression cède parfois le pas aux préoccupations politiques. Question de stratégie, d’intérêt public… De nombreux pays ont d’ailleurs adopté des chartes des droits fondamentaux qui prévoient en leur sein de telles restrictions. Pensons à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen française, ou encore à l’article 1er de la Charte canadienne des droits et libertés. C’est sans doute pour cette raison que Google n’est pas resté sourd à l’appel du gouvernement américain. Dans le souci de se conformer aux législations locales, la société a pris le soin de :
" restrein[dre] l’accès dans les pays où elles [les vidéos] sont illégales, comme en Inde et en Indonésie, ainsi qu’en Libye et en Égypte, compte tenu de la situation très délicate dans ces deux pays. Cette approche est parfaitement conforme aux principes que nous avons adoptés en 2007". Communiqué de la direction générale de Youtube cité par The Globe and Mail.
Entendons par « restreindre » le fait de « bloquer » la vidéo. Bloquer n’est pas censurer. Une manière de consoler les fervents défenseurs de la liberté d’expression tout en faisant preuve de tact à l’égard des autorités musulmanes. Soyons lucides cependant : que l’on soit partisan de l’un ou de l’autre camp, la solution s’avère insatisfaisante. Pour détourner un proverbe connu : c’est comme « donner du pain à celui qui a soif ». Il peut être parfois plus dangereux d’opter pour le compromis plutôt que de choisir une position radicale. Dans tous les cas, du coté du monde arabe, ce compromis n’a rien réglé puisque les vagues de violences anti-américaines se poursuivent.
En ce qui nous concerne : cette situation nous laisse perplexe. Il est très rare d’assister à un blocage local de vidéo par Youtube. Le service a toujours, par le passé, revendiqué son statut d’hébergeur (et non d’éditeur) afin de préserver l’intégrité de son contenu. C’est précisément le point qu’ a soulevé l’Electronic Frontier Foundation (EFF) :
“But pointing out that it could be worse is not a sufficient excuse for YouTube’s decision to limit freedom of expression on the Internet. […] It is disappointing to see YouTube turn its back on policies that have allowed it to become a such a strong platform for freedom of expression. We hope that this new-found enthusiasm for pro-active censorship is a temporary aberration rather than a sign of things to come”.
L’EFF a néanmoins nuancé son propos en justifiant l’action de Youtube. Selon elle, ce comportement s’explique par la violence des mouvements qui ont secoué le monde arabe, plus particulièrement l’assassinat des employés de l’ambassade américaine à Benghazi. Une autre façon de dire : la liberté d’expression ne vaut pas la mort d’êtres humains innocents. Mais à cela, nous pourrions répondre : où en serait aujourd’hui le sort de l’humanité si le peuple avait pensé ainsi en 1789 ? De plus, que Youtube se soit senti contraint d’agir ainsi ou que son action ait été pleinement délibérée, cette distinction ne trouve pas sa place en droit : « Coacta voluntas est etiam voluntas. » [Une volonté contrainte n’en est pas moins une volonté].
Notons que ce changement de perspective semble d’autant plus incohérent que Youtube a toujours promu la liberté d’expression, notamment en encourageant la participation de toute la communauté des internautes. Ce constat se vérifie à la lecture de la toute fin de son règlement :
« Tout ce que vous verrez ne vous plaira peut-être pas. Certains contenus sont susceptibles de vous choquer. Si vous pensez qu’ils sont contraires à nos conditions d’utilisation, cliquez sur "Peut offenser" sous la vidéo que vous êtes en train de regarder pour la soumettre à la vérification de l’équipe YouTube. Si la vidéo n’est pas contraire à notre règlement, cliquez simplement sur une autre vidéo. Pourquoi perdre votre temps à regarder des vidéos que vous n’aimez pas ? »
Si le simple fait que « certains contenus susceptibles de choquer » la sensibilité est en soi suffisant pour exiger une restriction d’accès à un contenu, pourquoi ne pas demander dès demain à Google de bloquer l’extrait très subversif du one man show de Pierre Desproges sur les Juifs ? A cet égard, il apparait tout aussi insultant de faire passer le Prophète pour un ivrogne coureur de jupons que de faire rire son auditoire en proclamant : « Il est vrai que les Allemands de leur côté ne cachaient une certaine antipathie à l’égard des Juifs… mais enfin ! Ce n’était pas une raison pour exacerber cette antipathie en arborant une étoile à sa veste pour montrer qu’on n’est pas n’importe qui, qu’on est le Peuple élu ! ».
Par ailleurs, ces évènements illustrent la difficile maîtrise que les acteurs politiques et juridiques ont sur le monde virtuel. Pour avoir une emprise sur des comportements éphémères qui sont en perpétuel changement, et réguler les usages de ce monde virtuel, il faudrait tout d’abord s’accorder sur le contenu des principes que l’on entend faire respecter. Si l’on s’y refuse, à quoi bon militer en faveur d’une « République 2.0 » ou d’une « démocratie numérique » ? La notion de liberté d’expression n’est pas la même pour un juriste américain ou européen et pour un juriste islamiste. Sans l’instauration d’un véritable système de « méta-contrôle », force est de constater que l’ère du numérique divise les communautés plutôt qu’elle ne les rassemble. Finalement, les « cyber-optimistes » devraient peut-être se faire à l’idée que les technologies progresseront toujours plus vite que ne le font les mentalités. Au-delà des avancées spectaculaires qu’elles peuvent procurer - que ces avancées se situent sur un plan économique, par la favorisation des échanges menant à un véritable effacement des frontières, ou encore sur le plan de la diffusion des idées qui semble ignorer les diversités culturelles, historiques et religieuses -, les nouvelles technologies « peuvent changer des habitudes, mais ne modifient ni la nature humaine, ni celle des États » [Henri Oberdorff, La démocratie à l’ère numérique, PUG 2010].














Recommander cet article
Commentaires
Aucun commentaireAjouter un commentaire