Pour tout soigner, cliquer ici ! Les technologies sont-elles synonymes de meilleurs services de santé ?

Lars Kristian Flem

Par Vincent Gautrais, Catherine Régis et Antoine Guilmain

Pour tout soigner, cliquer ici… Certains auront peut-être saisi le clin d’œil aux travaux d’Evegny Morozov, plus particulièrement son livre de 2013 intitulé « To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism ». Pour les autres, ne manquez pas sa conférence qui aura lieu le 22 octobre prochain à l’Université de Montréal organisée par la Chaire Lexum. Evegny Morozov fait une critique acerbe (et caustique) sur le phénomène ambiant de « solutionnisme technologique », c’est-à-dire la tendance à vouloir résoudre toute une série de problèmes – parfois inexistants – par le biais des technologies de l’information et de la communication. Selon ce travers, dans tous les aspects de notre vie, les technologies peuvent améliorer les choses : voilà la « vérité-tarte-aux-pommes » que se propose de dénoncer Morozov.

L’irraison technologique

Le domaine de la santé n’échappe pas au « solutionnisme technologique ». Depuis plusieurs années, diverses études mettent en relief les bienfaits des technologies pour la bonne administration du système de santé et de services sociaux, mais également pour le bien-être des usagers. Ce potentiel est indiscutable, mais il doit être discuté. Or, il est dépassé de prétendre que les technologies ne sont que vertueuses ; elles ne sont évidemment pas neutres et l’adoption d’un nouveau procédé, d’un nouveau vecteur de communication, à son lot de changements parfois insoupçonnés. Langdon Winner est sans équivoque à cet égard :

«Because technical objects and processes have a promiscuous utility, they are taken to be fundamentally neutral as regards their moral standings. (…) If the experience of modern society shows us anything, however, it is that technologies are not merely aids to human activity, but also powerful forces acting to reshape that activity and its meaning.»

Relativement aux technologies, on assiste donc souvent à une fuite en avant où l’irrationnel devient légion. Un phénomène de « techno-magie » apparaît, selon le sociologie Vicenzo Susca, où des « rites de confusion, émotive et cognitive, avec l’autre » apparaissent.

Les technologies font donc nolens volens gagner et perdre quelque chose. Mieux encore, et comme le dit si délicieusement Michel Serres (les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive), pour gagner, il faut perdre. C’est en perdant la mémoire, précisément, c’est en s’émancipant du besoin de mémoire du fait des nouvelles technologies de reproduction du savoir (imprimerie) qu’à la Renaissance on a pu être aussi inventif. En effet, selon l’historien des sciences, en n’ayant plus besoin de mémoriser la connaissance, l’imprimerie pouvant désormais jouer ce rôle, il devient possible de davantage se consacrer à l’invention, au développement des idées. Vicenzo Susca cite dans le même sens l’intellectuel canadien MacLuhan qui évalue les effets de l’imprimerie :

«Ce medium, en tant qu’extension drastique de l’homme, façonna et transforma en entier son cadre psychique et social, et fut directement responsable de l’apparition de divers phénomènes tels le nationalisme, la Réforme, le travail à la chaîne et ses dérivés, la révolution industrielle, le concept entier de causalité, les concepts cartésiens et newtoniens de l’univers, la perspective dans l’art, le récit historique dans la littérature et un mode psychologique d’introspection et de direction qui a intensifié considérablement les tendances vers l’individualisme et la spécialisation engendrés 2000 ans avant l’alphabétisme phonétique.»

Une « perte » par rapport à l’avant est donc incontournable ; très souvent, pour le mieux. Cette valorisation de l’innovation n’a pourtant pas pour conséquence d’offrir un blanc-seing à toute nouvelle technologie qui apparaît. L’analyse du pour et du contre s’impose ; à l’irraison, offrons une mesure des gains et des pertes.

Le contexte : un rapport fédéral sur l’innovation des soins de santé

Prenons pour exemple un récent rapport fédéral publié le 17 juillet 2015 et intitulé « Libre cours à l’innovation : Soins de santé excellents pour le Canada » (dénommé ci-après le « Rapport »). 174 pages plus tard, résultant de milliers d’heures d’engagement, de consultation, de recherche et de délibération, une analyse poussée des systèmes de santé au Canada est proposée, le tout selon une perspective pluridisciplinaire et internationale… L’étendue du mandat était immense, le travail abattu est considérable. À nos fins, le Rapport identifie « la transformation technologique au moyen de la santé numérique et la médecine de précision » comme un des cinq chantiers clés pour accélérer l’innovation, la qualité et la pérennité des soins de santé canadiens. Les technologies de l’information permettraient à la fois de développer le partenariat avec les patients et l’habilitation du public (chapitre 5), de favoriser le cycle vertueux des soins continus (chapitre 6), tout en canalisant le déluge de données et cartographier les frontières de la connaissance (chapitre 7). Mais surtout, le Rapport évoque à plusieurs reprises le rôle déterminant de la cybersanté pour l’autonomisation des patients.

Le postulat : les technologies offrent une amélioration des soins du patient

Pourquoi le patient devrait-il gagner en autonomie dans le processus de soin et comment les technologies pourraient-elles intervenir ? Au risque de vous décevoir, le Rapport ne s’attaque pas à cette question – pourtant fondamentale. Par contre, il vient établir de manière quasi péremptoire que (1) les patients veulent participer et (2) les technologies se propagent et doivent le faire. Concernant le deuxième élément, le Rapport énonce :

« Étant donné les changements rapides au chapitre de la technologie de l’information sur la santé (p. ex. technologies de santé mobile et options virtuelles pour les soins) […], il est heureux que l’adoption et l’utilisation des DSE s’accélèrent [et donc des technologies]. »

Il y a cependant certains bémols concernant le recours aux dossiers de santé électroniques, qui sont relevés par le Rapport. En prenant de la perspective, le postulat se résume à : « le patient veut participer, faisons-le participer » et « les technologies se répandent, modernisons le système ». Le raisonnement est contestable sur le plan factuel, mais surtout la tautologie est à son paroxysme.

Le bilan : « technoeuphorique » < « technostructuraliste »

« La critique est aisée, mais l’art est difficile. » Le Groupe consultatif a accompli un travail important et le Rapport présente des pistes intéressantes pour l’avenir des soins de santé au Canada. Plus avant, l’ouverture disciplinaire et la collaboration institutionnelle sont les plis fondamentaux du Rapport. Assurément, cette approche constitue un message qui doit être salué. Cependant, et comme souvent, le Rapport tombe dans un « solutionnisme technologique », qu’il faut aujourd’hui surmonter et dépasser. Les technologies sont riches de promesses et lourdes de menaces ; elles font irrémédiablement gagner et perdre quelque chose. Il faut donc abandonner la casquette « technoeuphorique » pour celle plus modérée d’un « technostructuraliste », tel que préconisé par Majid Tehranian et selon lequel il faut admettre les technologies « neither as technologies of freedom nor of tyranny as technologies of power that lock into existing or emerging technostructures of power ». On recoupe les travaux médiologiques de Régis Debray sur la culture et la technique, soit une volonté de rendre raison des bases matérielles de l’univers symbolique.

Ceci étant dit, tentons de boucler la boucle et concilier ce point de vue plus mesuré avec un précédent billet adressé il y a quelques semaines. Car en effet, en évitant de prendre pour acquis certaines données, tout en favorisant l’usage des technologies, ces dernières peuvent-elles permettre un meilleur service rendu au patient ? Le doute est contenu dans la question et on reconnaît que chaque technologie est capable du meilleur comme du pire. Il s’agit donc de reconnaître, dans un premier temps, l’ambivalence parfois inhérente aux technologies pour ensuite, dans un second, évaluer la proportionnalité entre les gains et les pertes. Voilà la morale de l’histoire, que nous évoquions dans un billet récent. Derrière le tam-tam « pour tout soigner, cliquer ici » se cache en fait la réalité plus complexe « à prendre et à laisser pour moderniser ! »

 

Mis à jour le 4 mai 2017 à 15 h 48 min.